Les trois images de l’Eglise quand les Jesuites naissaient

Les trois images de l’Eglise quand les Jesuites naissaient

EGLISE AU XVI SIECLE ET LA COMPAGNIE DE JESUS NAISSANTE

  1. LES IMAGES DE L’ÉGLISE AU XVIe SIÈCLE

Les images (bateau, troupeau, lumière du monde) nous aident à comprendre ce que l’on attendait de la Compagnie de Jésus naissante, la réponse que les jésuites (IHS) devaient donner. Nous les présentons pour situer le contexte http://https://jesuitas.es/es/inicio/quienes-somos socio-historique et religieux dans lequel la Comgrégation des Pères Jésuites née. Fondée par Saint Ignace de Loyola et ses compagnons, en 1540 comme on peut le rappeler.

I.1 – La barque de Saint Pierre (Les défis de la qualité du clergé, la vie religieuse…)

L’église était appelée autrefois la Barque de Saint Pierre. À ce moment précis du XVe siècle, l’Eglise présentait l’image d’une barque (bateau) dont les rameurs étaient divisés entre eux. La volonté de réformer l’Église s’est manifestée tant dans les ordres religieux qu’entre les peuples. Les ordres (franciscains, carmélites, bénédictins …) se sont battus entre eux ou contre d’autres mouvements tels que les cathares, les Alumbrados, les érasmistes, etc.

Le drame des Cathares supposait une lutte interne de l’Église dans sa manière de se réconcilier avec elle-même et avec Dieu. Sans parler de la prédication des Cathares et autres hérétiques qui cherchaient à revenir aux pratiques chrétgiennes des origines de l’Église, les affrontements violents avaient fait beaucoup de tort à l’Église et à la société. Les conflits religieux et chrétiens ont conduit à des conflits sociaux ou politiques car il n’y avait pas de distinction claire entre les secteurs de la vie sociale ou publique et l’Eglise à cette époque-là.

Deux groupes des partisans du progres et les opposés formaient deux branches des ordres religieux et apparaissaient comme des solutions aux problèmes de l’Église, mais en même temps il n’y avait aucune cohérence concernant la vie interne de l’Église. Professeurs Enrique García Hernán (de l’Université de Comillas et autres universités de Madrid) présente cette image étonnante de l’Église déchirée dans un article du magazine Jerónimo Zurita qui donne la situation générale à cette époque (Cf GARCIA HERNAN, E., «L’environnement illuminé et ses conséquences dans la Compagnie de Jésus», in Jeronimo Zurita, Revista de Historia, 85 (2010), 193-205. 

I.2 Le troupeau (vie chrétienne et vie sociale)

Nommer l’Eglise comme le troupeau du Seigneur, c’est considérer cette image en relation avec la vie des brebis (chrétiens) et leurs relations entre eux ou avec d’autres qui étaient à l’extérieur. L’auteur espagnol Andrés Melquiades nous le rappelle les voies existantes :purgative, illuminative et unitive. Et l’auteur dit que ces voies ont déterminé la vie chrétienne au XVIe siècle. La plupart des ordres religieux voulaient adapter l’une ou l’autre des voies et entre les chrétiens il n’y avait aucune unanimité. Les volontés de réformes étaient des vœux pieux et l’expérience concrète avait été difficile. Difficile comme l’étaient les relations entre chrétiens de naissance et judéo-convertis.

L’Inquisition (romaine ou espagnole) a également présenté une facette très douloureuse de la vie chrétienne. Les chrétiens se sont dénoncés, les uns les autres, et ont été exécutés comme heretiques dénoncés. La violence engendrée par les processus inquisitoriaux constituait déjà des problèmes de vie sociale.

Les conflits entre les princes ou les empereurs et les papes ou les évêques n’avaient pas permis une vie chrétienne qui refléterait l’image d’un troupeau. Il suffit de se souvenir des guerres entre les papes et les empereurs sur les territoires ou contre des princes. Il y eut donc des conflits comme ceux engendrés par le sac de Rome par les troupes impériales (espagnoles) en 1527. La chrétienté était divisée. Il n’y avait pas d’images de l’église comme sel de la terre ou de lumière du monde, moins encore troupeau uni sous la guide d’un berger.

I.3 La lumière du monde (guerres ad intra et extra)

La troisième image dont on se souvient en parlant de l’Église est celle de la lumière du monde. Lorsque les monarques catholiques ont reconquis la péninsule ibérique, ils n’étaient pas satisfaits du christianisme du continente européen. Au cours de ces premières années de découverte du Nouveau Monde (1492-1550), l’Église a également dû apporter l’Évangile dans ces terres de mission. Les missions ont offert une image illustrative du message évangélique. L’Église est la lumière des nations. Mais au XVIº siècle, un point de disputes belliqueuses fut atteint entre les universités, les ordres religieux et les grands mystiques espagnols. Il s’agissait, par exemple, de débattre s’il était juste de parler des titres et de la présence espagnole en Amérique. Les Espagnols et les Portugais se sont combattus dans les terres de la mission. Et ce n’était pas toujours facile de distinguer les raisons de leurs conflits. Elles pouvaient être politiques ou religieux, mais en tout cas c’étaient des empires chrétiens qui avaient apporté la lumière du Christ au monde païen, le monde des infidèles, qui se battaient.

Expliquer la théologie et la mission de la Compagnie de Jésus, dans quelques éclaircissements de concepts et un rappel de ce que les premiers jésuites ont vécu, nous permettra de souligner les apports de ce corps apostolique (Congrégation des Jésuites) dans la vie de l’Église au XVIe siècle. La Compagnie de Jésus, dès son origine, a fait face aux défis ecclésiaux, théologiques et institutionnels. D’une part, l’ordre était présenté comme une offrande au pape de l’époque pour la mission qu’il voulait, et d’autre part, comme un corps religieux qui devrait être dans les pastorales traditionnelles. Et cela, sachant que le contexte général et difficile pour l’Église était celui de la division, de la séparation des chrétiens. Le protestantisme était déjà une protestation ou une division qui pouvait être résolue par l’union des Chrétiens (retour des protestants au catholicisme). Comment alors comprendre la mission de la Compagnie de Jésus dans ce contexte?

Le Pape, après avoir reçu les jésuites, les a envoyés dans tous les lieux où la mission était urgente. Les services de l’Église n’étaient pas seulement de type pastoral traditionnel pour un corps religieux, ni de type mendiant ni de type monastique. La Compagnie de Jésus devait définir sa mission, à la lumière des expériences.

II – LES CONTRIBUTIONS DES PREMIERS JÉSUITS

II.1 La mission de la Compagnie naissante de Jésus

Le jésuite allemand Michael SIEVERNICH parle de la mission en général et des missions dans leurs aspects temporels ou spatiaux (cf SIEVERNICH, M., «La mission et les missions dans la société primitive de Jésus», in McCoog, Th., Ite Inflamate omnia, in IHSI, Rome 2010, 255-273. Dans cette section, nous nous référons à lui quand il parle de mission et missions).

Nous utiliserons cette présentation dans les deux prochaines sections pour clarifier quelle était la mission de la Compagnie de Jésus à sa niassance et ce qui continue d’être la nôtre aujourd¡hui.

II.1.1 La mission est une nouvelle terminologie

Au début du XVIe siècle, le terme mission utilisé par les jésuites apparaissait comme une nouveauté créé par eux comme ils l’utilisaient pour référer à la réalité vécue pour signifier trois choses:

– Mission: l’envoi des jésuites. Cette mission définie pour un jésuite individuellement ou en groupe est née de l’autorité ecclésiale (le pape) et par conséquent du supérieur général de l’ordre (le Père Général). Cela a mis en évidence une activité apostolique précise comme le cas des missions «in solidum» de Francisco Javier pour l’Inde et de nombreux autres dans cette Compagnie de Jésus naissante.

– Mission: «une entreprise au service de la propagation de la foi». Ce second sens impliquait des exigences spécifiques: organisation, opérabilité et hiérarchie. Dans sa réalisation concrète, la mission avait nécessité des ressources personnelles, du matériel, des activités et une subsistance au fil du temps.

– Mission: territoires. Le troisième sens de la mission concernait un lieu de développement, le territoire. Ainsi, les régions dans lesquelles les jésuites avaient été envoyés, dans lesquelles ils avaient commencé des activités de propagation de la foi, des confrontations avec d’autres religions ou hérésies, étaient des missions jésuites. Non seulement à cause de leur nombre, de leur répartition dans le monde, mais aussi à cause de leur distinction par rapport aux autres disciples de Jésus-Christ.

II.1.2 Racines spirituelles du terme mission et ce qui se vit dans la Compagnie de Jésus

Le concept de mission dans son sens personnel, reçu du Seigneur à travers les autorités, trouve son origine dans la vie personnelle de saint Ignace de Loyola (comme on peut le lire dans son Autobiographie, Le Récit du pélerin). La disponibilité que le saint de Loyola a exprimée dans sa vie de pèlerin en dit long sur la disponibilité à avoir entreprendre cette une entreprise missionnaire.

Les Exercices Spirituels de Saint Ignace de Loyola proposent un chemin de conversion personnelle, de discernement spirituel et établissent les bases spirituelles des entreprises missionnaires et des territoires missionnaires. Dans les conquêtes des Indes (Amérique et Asie), on parlait aussi de «conquête spirituelle».

La vie des missionnaires, leurs activités, leurs entreprises missionnaires, ainsi que leurs dédicaces personnelles étaient des moyens et des manières de travailler dans la vigne du Seigneur. Tout indique le service universel de l’Église. En fait, dirions-nous, la spiritualité jésuite englobe tout ce qui est vécu: en tout, aimer et servir.

Les jésuites, dès le début de leur vie en tant que groupe «d’amis dans le Seigneur», ont voulu se distinguer par leur vie religieuse mais aussi en tant que groupe uni. Nous rappelons ses trois principes: le principe spirituel de mobilité (pour le pèlerinage en Terre Sainte), le principe apostolique d’envoi (par le pape) et le principe pastoral des destinataires, façonnant avec eux la dynamique interne de l’ordre (cf nous suivons ici SIEVERNICH, M., op. cit. p.260). Ces principes ont été inclus dans toutes les bulles écrites: la confirmation de 1540 (Regimini Militantis ecclesiae de Pablo III), celle élargie de 1550 (Exposicit debitum de Julio III).

Les options pastorales sont variées mais ont presque toutes les trois aspects: l’annonce, l’administration des sacrements et la diaconie (service). Il s’agissait du programme jésuite, qui se compose d’une triade: services liés à la Parole de Dieu (prédication, enseignement de la doctrine chrétienne, Exercices Spirituels); services sacramentels (administration des sacrements, formation de la conscience); œuvres de charité (restauration de la paix, soins aux prisonniers, soins aux malades).

En résumant cette trajectoire du concept et l’expérience de la mission, il faut souligner que son utilisation n’est plus uniquement celle de la Compagnie de Jésus. En fait « lorsque la ‘Congregatio de propaganda fide’ romaine a fait connaître sa constitution aux nonces apostoliques au moyen d’une circulaire datée du 15 janvier 1622 dans laquelle le concept en question était utilisé comme un terme technique (en italien : missioni), il a atteint une carte de citoyenneté dans le jargon ecclésiastique.  (nous suivons ici SIEVERNICH, M., op. cit., p. 269). Nous savons maintenant que le terme mission avait des significations différentes, utilisées par les jésuites.

II.2 La théologie de la Compagnie naissante

Parler de la théologie de la Compagnie de Jésus naissante est un effort pour considérer les réflexions et les actions des jésuites en ce momento-là. Cette théologie ne partait pas d’abord des définitions précédentes mais était le résultat des réflexions des actions. Les premiers jésuites avaient utilisé les moyens de l’époque pour défendre leur doctrine théologique. En 1542, les trois premiers jésuites envoyés en Allemagne étaient à la disposition des évêques pour les accompagner ou défendre leur doctrine. Ils s’étaient distingués dans la Diète de Spira (1542).

Jerome Nadal était l’un des jésuites dont la contribution à la lutte contre la Réforme protestante a été décisive. Suivant les notes de Diego Molina, Diego Laínez et Jerome Nadal étaient présents à la Diète d’Augsbourg en février 1555, dans la délégation du cardinal Morone. Nadal s’est démarqué par son grand travail de mobilisation pour la lutte pour la foi en Allemagne. Bien que cette expérience d’Augsbourg ait marqué Nadal, sa vision et son influence sur la mission de la première Compagnie étaient remarquables. C’est ainsi que Diego Molina le résume: «Jerónimo Nadal n’appartenait pas au groupe des premiers compagnons, comme nous l’avons dit. Cependant, l’influence qu’l exercera sur l’ordre émergent n’est pas négligeable. Le fait qu’Ignace l’ait nommé pour une tournée en Europe pour expliquer les Constitutions récemment écrites […] a grandement contribué à cela» (cf MOLINA, D., La Compagnie de Jésus, ‘’The Reform of the Church and Trent’’, dans les notes du professeur, novembre 2019).

La Compagnie de Jésus est née comme un ordre offert au pape. Cela impliquait dès le début que les pensées et les options apostoliques devaient en tenir compte. En fait, le lien n’était pas seulement légal. Les papes voulaient des réformes au sein de l’Église en même temps que la contre-réforme. En janvier 1556, le pape Paul IV a appelé les jésuites à collaborer à toutes les initiatives pour mener à bien une réforme sérieuse. Diego Molina nous le dit: «Le 20 janvier 1556, Paul IV annonça la formation d’un groupe qui devait étudier la réforme de l’Église, ou plutôt la réforme de la curie. Le 30 du même mois, il créa trois commissions auxquelles étaient présents des jésuites: Laínez dans la première, Olavio dans la seconde et Frusio dans la troisième (cfr SCADUTO, M., L’epoca di Giacomo Lainez. L’Azione. 1556- 1565, Rome 1974, 16) » (cf MOLINA, D., Notes, novembre 2019). La mission était plus ancienne, pour cela, Javier Cía décrit Laínez comme un homme actif dans l’Église de son temps; pour son dévouement à la diffusion de l’Évangile parmi le peuple et sa contribution aux réformes. Il se consacra à la réforme des monastères et du clergé, par mandat du pape qui l’avait déjà nommé professeur de théologie à Rome en 1537 (avant l’approbation de la Compagnie) (cf CIA BLASCO, J., Profil de Diego Laínez (1512-1565), Sal Terrae 100, 2012, Pp.160-161).

De tout cela, on peut penser que la théologie de la Société devait se faire en tenant compte des événements. Ainsi Nadal, en 1557, dut non seulement défendre l’ordre contre les protestants mais aussi contre des universités comme celle de Paris, qui non seulement attaquèrent la Compagnie mais pour le fait d’aller contre le pape et son autorité. Nadal a présenté un développement systématique du problème de la supériorité du pape sur le concile.

Approuvées par l’autorité du pape, les attaques de l’Université de Paris contre l’ordre de Jésuites étaient des attaques contre l’autorité du siège apostolique. Dans la même ligne de définition de la théologie de la nouvelle Compagnie de Jésus, il fallait aussi trouver des expressions des manières de vivre en corps. Les Constitutions avaient été écrites alors. Et pendant ces premières années, Saint Ignace a confié à Nadal de les présenter. Les Constitutions étaient depuis le début, un document officiel et une marque d’identité des jésuites. Elles ont mis l’accent sur l’obéissance au pape et la défense de la foi chrétienne. Pour Nadal, comme pour tous les Jésuites, l’obéissance qui se confirmait avec les pratiques du quatrième vœu, signifiait la soumission au chef de l’Église, en la personne du pape. Là-dessus, les choses ont été plus que claires, aux témoiganges de certaines explications comme celles de Molina: ‘’les termes dans lesquels Nadal formule ses idées ne laissent aucun doute et condamnent toutes les questions importantes qui seront traitées plus tard dans les œuvres des théologiens jésuites: l’origine du pouvoir du Pontife romain et la collation de la même chose aux évêques, le problème de la position du Pontife romain dans l’Église et de son infaillibilité. La permanence de ces idées dans la théologie catholique est claire, si l’on pense à la définition de Vatican I. L’union de la Compagnie de Jésus avec la papauté fait même supposer à Nadal qu’elle jouira de l’infaillibilité propre au Vicaire du Christ » (cf MOLINA, D., Notes des cours, novembre 2019). En fait, les documents du Concile Vatican I définissaient le pape comme « Pasteur Aeternus », qui était une répétition de l’enseignement reçu du Pape Léon le Grand et publié après la Réforme (Vatican I, DH, 3058).

L’option pour le pape, dans la mission personnelle du pape, impliquait aussi une réciprocité d’action, puisque le pape était pasteur de l’Église universelle sur laquelle il devait veiller.

Les apports de la Compagnie naissante du XVIe siècle, se sont peu à peu aiguisés jusqu’à aujourd’hui. Les défis des changements, des lieux aussi, mais la Compagnie de Jésus continue de répondre aux appels de l’Église avec le même esprit ignatien originel.

En ces temps de prière pour l’unité des chrétiens, il nous semblait important rapporter l’histoire pour ceux qui veulent le savoir.

Madrid, 19 janvier 2021.

Camille Manyenan Nodjita, sj.

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